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Michel Gurfinkiel - écrivain, journaliste et éditorialiste - cite Media-Ratings dans un de ses éditoriaux

UN VIEUX FILM DE HITCHCOCK

PAR MICHEL GURFINKIEL

Paris, 5 septembre 2004

Les drames privés ou publics sont des révélateurs.

Confrontés aux mêmes épreuves, certains individus ou certaines collectivités s'effondrent, d'autres redoublent de courage. Alfred Hitchcock, qui ne fut pas seulement un très grand cinéaste mais aussi - le fait doit être rappelé et souligné - un cinéaste engagé, antifasciste et antinazi militant dans les années trente et quarante puis anticommuniste non moins militant dans les années cinquante et soixante -, décrit une situation de ce type à travers l'un de ses premiers films, réalisé en 1938, l'année même de Munich : Une Femme disparaît (en anglais : The Lady Vanishes). C'est l'histoire de quelques voyageurs anglais réunis par hasard dans un train qui serpente dans les vallées d'un petit pays d'Europe centrale, quelque part entre la Hongrie, la Roumanie et la Yougoslavie. Il y a une jeune fille ultrablonde et ultrariche, un jeune journaliste très séduisant, deux vieux garçons excentriques et insupportables, dont le seul souci est de rentrer à temps à Londres pour assister à un match de cricket, un couple illégitime et enfin une vielle dame mélomane, charmante, délicieuse, comme seules pouvaient l'être les grand-mères anglaises de ce temps-là, mais dont on découvre bientôt qu'elle est un agent de l'Intelligence Service. Il y a aussi, autour d'eux, une incroyable faune de traîtres, de flics, de mouchards à la solde des dictatures, qui s'arrange pour kidnapper la vieille dame et la faire disparaître. Au début, les voyageurs ne s'en soucient guère, à l'exception de la jeune fille. Ou pour être plus exact, cette affaire les importune : les vieux garçons ne pensent qu'au cricket, le couple illégitime se dispute. Il n'y a guère que le journaliste pour seconder la jeune fille dans son enquête, moins par conviction ou sens du devoir que par réflexe courtois.

Mais bientôt, les choses s'accélèrent : on retrouve la vieille dame, la police donne l'assaut. Les Anglais décident presque tous de résister à la force par la force : la jeune fille et son soupirant, les vieux garçons, qui se révèlent bons tireurs, la dame adultère. Reste le monsieur adultère, qui préfère hisser un drapeau blanc. Bien entendu, cela lui vaut d'être immédiatement abattu par les policiers. Les autres, ceux qui résistent, réussissent à passer sains et saufs la frontière toute proche. La jeune fille épouse le journaliste, et la vieille dame délicieuse regagne, sans encombre, son bureau à l'Intelligence Service, où l'attend son piano.

Bravo, Hitchcock ! Pas mal d'avoir tourné un tel film en 1938, l'année de Munich, quand les foules anglaises et françaises félicitaient Neville Chamberlain d'avoir livré la Tchécoslovaquie à Adolf Hitler, en échange d'une promesse solennelle de paix. Je cherche autour de moi, en ce beau début de septembre 2004, un nouvel Hitchcock, qui sache mettre en garde la vieille Europe et le cher vieux pays de France contre les nouveaux totalitarismes. A l'instant précis où je parle, nous sommes sans nouvelles des deux journalistes français enlevés en Irak. Nous prions pour leur libération.

Nous attendons du gouvernement français de tout faire pour les sauver. Nous savons que la diplomatie secrète est un métier difficile, et qu'on ne négocie pas avec le diable sans s'y roussir les pattes. Si, ce que nous souhaitons de toutes nos forces, ces deux journalistes reviennent demain en France sains et saufs, nous ne demanderons pas quel a été le montant de leur rançon, en espèces sonnantes et trébuchantes ou en concessions d'un autre genre. Le salut de la patrie est la loi suprême, et le salut de deux compatriotes passe avant les fausses pudeurs. Les Israéliens, pour ne citer qu'eux, sont passés par bien des concessions pour sauver un seul captif et même, parfois, pour obtenir le rapatriement des restes d'une seule victime du terrorisme arabe et islamique.

Le problème, car il y a problème, se situe en amont.

Non pas au niveau du gouvernement ou du Quai d'Orsay, professionnels soumis aux dures contraintes de leur profession, mais au niveau de certains médias, dont je suppose qu'ils sont libres et donc francs de toute contrainte. L'agence de notation de presse Media-Ratings, dirigée par Philippe Karsenty, nouvelle venue sur le marché parisien, mais qui promet, a en effet relevé des propos troublants. Le 23 août, selon Media-Ratings, le correspondant de France 2 à Nadjaf, Grégoire Deniau, déclare au sujet de l'enlèvement des deux journalistes français :

" Ici à Nadjaf, il me paraît absolument invraisemblable qu'ils aient été enlevés par des gens de l'armée du Mehdi " (NDLR : les terroristes chiites retranchés dans le mausolée de l'Imam Ali) " parce que pour l'instant, on est plutôt bien vu par les gens de Moqtada Sadr qui sont très contents d'avoir des journalistes de leur côté ".

Cette idée, toujours selon Media-Ratings, a été reprise par maint autre média par la suite : " Les otages ", a-t-on pu lire, " ont toujours démontré leur sympathie pour la cause arabe ". Ce qui reviendrait, dans un premier temps, à trouver tout naturel qu'un journaliste de terrain, un reporter, souscrive à une idéologie au lieu de s'en tenir aux faits (le cas de l'éditorialiste étant totalement différent) ; et dans un deuxième temps à ne pas tant se scandaliser de l'éventuel assassinat de deux êtres humains, de deux compatriotes, que de la sottise des assassins éventuels, qui s'en prendraient à des alliés objectifs. De tels propos et de tels raisonnements seraient déshonorants pour nos malheureux otages. Mais bien plus encore pour ceux qui les auraient commis.

Les peuples libres ne pourront résister efficacement au nouveau totalitarisme islamiste qu'en faisant front ensemble, comme les Anglais de Hitchcock dans leur petit train de montagne. Et en retrouvant quelques valeurs simples et sûres. La solidarité, le courage, la décence, et le respect des mots.

© Michel Gurfinkiel, 2004

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