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Libération de Florence Aubenas : pourquoi tant d’incohérences et de complaisance ?

Mis en ligne le 24 juin 2005

Le 12 juin 2005, la journaliste de Libération Florence Aubenas et son guide irakien Hussein Hanoun, otages en Irak pendant 157 jours, ont été libérés.

Depuis, les médias français ont largement couvert cet événement.

Pour autant, les récits des deux otages ont fait apparaître de nombreuses incohérences qui n’ont pas toutes été relevées par les médias français.

Ainsi, lors de la conférence de presse du 14 juin 2005 de Florence Aubenas qui s’est tenue au Press Club, l’otage française a déclaré : « C'est une cave. Même si, pendant cinq mois, j'ai gardé un bandeau sur les yeux, à force d'y rester, je la connais bien finalement. C'est 4 mètres de long, 2 mètres de large, et en hauteur on ne peut pas tenir debout, c'est à peu près 1,50 mètre. » Mais, plus loin dans son récit, il semblerait que son bandeau ne l'ait pourtant pas empêchée de compter les poutres au plafond : « La vie dans une cave, qu'est-ce que c'est ? C'est à la fois très long à vivre et très court à raconter. Ce que je faisais, c'était compter. Je comptais les jours, je comptais les minutes, je comptais les poutres au plafond, donc je comptais tout. »

Florence Aubenas a affirmé ensuite avoir été détenue à côté d’Hussein Hanoun sans le savoir : « En haut, ils nous ont enlevé les bandeaux…Ils m’ont dit : « regarde qui est à côté », et j’ai regardé c’était Hussein. Pendant tout ce temps il était à 90 centimètres et je ne le savais pas. »

Cependant, le 13 juin 2005, TF1.fr a publié une version différente qui émanait de Hussein Hanoun : « Concernant les conditions de détention, Hussein Hanoun rend hommage à Florence Aubenas, indiquant que la journaliste l'a aidé à surmonter cette épreuve : « Elle m'a toujours dit of course we will survive (bien sûr qu'on va survivre). »

Or, dans Le Monde du 13 juin 2005 Hussein Hanoun se contredit, laisse entendre qu’ils savaient tous deux qu’ils étaient ensemble et déclare « Nous étions tous les deux, Florence et moi, dans une cave, les mains liées et les yeux bandés. Florence était à un bout de la cave, moi à l'autre. Avec Florence, on se connaît depuis plus de deux ans …Je me suis montré très discipliné, je n'ai jamais violé aucune consigne. Je suis un militaire dans l'âme, vous savez. Une ou deux fois par jour, nous avions le droit de demander à sortir dehors pour aller aux toilettes au fond d'une cour. C'est tout. »

Quelle est la bonne version ? Ont-ils communiqué entre eux ou non ? Est-il crédible d’imaginer que deux personnes, à moins d’un mètre l’une de l’autre, ne se soient pas rendues compte de leur présence respective, alors qu’elles s’exprimaient quotidiennement pour demander certaines choses à leurs ravisseurs ?

De plus, la journaliste roumaine Marie-Jeanne Ion, qui a affirmé avoir été détenue avec Florence Aubenas, a déclaré dans une interview donnée à Libération le 13 juin 2005 « Florence nous encourageait tous » dans laquelle elle a évoqué les conversations qu’elle a eues avec l’otage française durant sa détention comme le souligne l’extrait suivant : « Alors, on a commencé à bavarder davantage. Florence nous racontait ses expériences journalistiques, au Rwanda, au Kosovo, en Irak, nous, on lui parlait de la Roumanie d'aujourd'hui. »

Enfin, une déclaration d’Hussein Hanoun rapportée sur RTL.fr ne coïncide pas avec ses propres déclarations ainsi qu’avec les récits de la journaliste roumaine : « Revenant sur les mois de détention, Hussein Hanoun a révélé pour la première fois qu'il avait eu deux occasions de s'évader, mais qu'il n'avait pu se résoudre à abandonner Florence Aubenas. « La porte était ouverte devant moi. Je pouvais partir et bye, bye…Mais je ne pouvais pas laisser Florence toute seule. » Sans être sûr d'être enfermé avec elle, il pensait que la femme à ses côtés était la journaliste : « On ne se voyait pas, mais j'ai senti que Florence était là, mais je ne pouvais pas parler avec elle ». Il a précisé qu'il ne savait pas si d'autres personnes avaient été enfermées avec eux deux ».

Il apparaît donc clairement que toutes ces informations se contredisent entre elles, sans que cela n’alerte les médias français, à quelques exceptions près. Ainsi seul Valeurs Actuelles a cherché une explication à ces incohérences : « Florence n’a pas voulu confirmer cette présence [la présence des journalistes roumains] : « Ce que je peux dire, c’est que j’étais avec Hussein. » Décryptage : « Elle ne peut pas confirmer parce qu’elle protège ceux qui sont restés derrière », estime un agent français. Florence ne doit pas reconnaître qu’elle et ses compagnons de captivité avaient enfreint les règles de silence absolu imposées par leurs geôliers. « Florence a raison. Les conditions de détention des otages actuels pourraient être sérieusement durcies. » Cela explique aussi les premiers mots de Hussein à Bagdad : « Je me suis montré discipliné, je n’ai violé aucune consigne (des ravisseurs). »

On observe aussi une forte complaisance des otages et des journalistes français pour les ravisseurs irakiens.

Voici quelques exemples de cette étrange bienveillance :

« Petit à petit j’ai vu des types qui étaient des gens normaux devenir gardien d’otages » : Florence Aubenas dans Libération du 15 juin 2005.

« J'ai perdu près de 15 kilos, mais ça va, je suis si heureux d'avoir retrouvé les miens... Ce n'est pas que nos ravisseurs ne nous nourrissaient pas. Nous avons été bien traités tout au long de notre détention... Tout ce que je sais c'est qu'ils (les ravisseurs) sont sunnites et salafistes, plutôt modérés, je pense…. Ils ont été très, très gentils avec moi tout au long de notre détention. Ce sont des patriotes islamistes irakiens, vous comprenez...» : Hussein Hanoun dans Le Monde du 13 juin 2005.

« Les gardes sont des gens simples. Comme partout, certains sont bons et d'autres pas. » : Hussein Hanoun dans Libération du 17 juin 2005.

On constate donc que les médias français n’ont guère pris de recul par rapport à ces déclarations et à leurs incohérences, et qu’ils n’ont pas non plus évoqué les conditions inhumaines que les ravisseurs ont imposées aux otages : 5 mois dans une cave, sans lumière et avec un bandeau sur les yeux.

Si l’on compare l’indignation des médias français lors de la découverte des photos d’Abou Ghraib ou des conditions de détention des prisonniers de Guantanamo, on ne peut que s’étonner de leur indulgence vis-à-vis des ravisseurs quand on observe le traitement qui a été réservé à Florence Aubenas et à Hussein Hanoun.

Notons enfin que les médias français ont peu insisté sur les compensations qui ont été offertes aux ravisseurs. Certains ont évoqué une rançon, tandis que d’autres ont laissé entendre que des contreparties politiques avaient été offertes.

Pourquoi les médias n’ont-ils pas cherché à analyser les incohérences des récits de Florence Aubenas et de son guide ?

Si l’on peut accepter le silence obligé des médias sur les conditions de libération des otages, on ne peut que s’étonner de n’avoir vu nulle part dénoncées la cruauté des ravisseurs, leur inhumanité et leur barbarie.

Est-ce que la présentation flatteuse des ravisseurs faisait partie de l’accord passé avec eux pour obtenir la libération des otages ?

Enfin, il semble que certaines informations importantes n’ont pas été diffusées dans les médias français.

Ainsi, nous apprenions dans le quotidien suisse Le Temps du 13 juin 2005 que Hussein Hanoun aurait été impliqué dans les négociations lors de la prise d’otage de Christian Chesnot et de Georges Malbrunot : « L'hypothèse fréquemment avancée d'un lien entre l'enlèvement de Christian Chesnot et Georges Malbrunot et celui de l'envoyée spéciale de Libération demeure néanmoins probable. D'autant que plusieurs sources ont confirmé, depuis, l'implication directe de Hussein Hanoun, le guide de Florence enlevée avec elle, dans les premières négociations menées avec les kidnappeurs de Chesnot-Malbrunot. Hussein, ancien pilote de Mirage dans l'armée de Saddam et formé pour cela en France, avait servi d'émissaire. A-t-il été alors trop loin? Des promesses à certains individus n'ont-elles pas été tenues, provoquant une rétorsion ? La question sera inévitablement posée dans les jours qui viennent ».

De plus, le quotidien suisse a été le seul à relever que presque tous les accompagnateurs des journalistes français sont d’anciens proches du régime de Saddam Hussein : « L'une des principales préoccupations des services de renseignement français était de savoir comment les ravisseurs ont pu repérer Florence. Ils ont beaucoup enquêté sur l'entourage des «fixeurs» francophones, ces guides interprètes irakiens de la presse française, presque tous anciens baassistes, dont Hussein était l'un des leaders...»

On peut donc se poser la question de savoir quelle est l’utilité d’envoyer des journalistes français en Irak, au moment où ceux-ci sont la cibles de groupes terroristes et mafieux, et où leur liberté de parole est sujette à caution.

En effet, comment croire les informations de journalistes qui dépendent, pour leur évolution sur le terrain et pour leur sécurité, de proches de l’ancien pouvoir dictatorial souvent liés aux mouvements qui perpétuent le chaos en Irak ? Quand, en plus, on observe qu’à leur retour, ils ne sont pas libres de raconter ce qu’ils ont vu et vécu et dépendent de consignes de sécurité qui les empêchent de dire la vérité, la question d’envoyer des journalistes français en Irak dans le contexte actuel se pose véritablement.

Rappelons enfin que la présence de journalistes français en Irak est coûteuse, en argent, en compromissions politiques et idéologiques ainsi qu’en prestige pour la France.

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