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Fiasco Pinault : pourquoi les médias ménagent-ils Renaud Donnedieu de Vabres ?

Mis en ligne le 14 mai 2005. Ajout du 16 mai 2005.

Les médias français ont été unanimes à déplorer, le mardi 10 mai 2005, l’abandon par François Pinault de son projet de musée d’art contemporain qui devait prendre place sur l’île Seguin à Boulogne-Billancourt. L’homme d’affaires français lui a préféré le Palazzo Grassi à Venise.

François Pinault a expliqué son geste dans une tribune du Monde du 10 mai 2005 « Ile Seguin: je renonce», par les nombreux retards pris par le projet et par la lenteur des administrations et des opérations de démolition des anciens bâtiments, de dépollution du site et de renforcement de berges.

Les médias français ont analysé les nombreuses responsabilités de ce fiasco : celle du maire de Boulogne-Billancourt, Jean-Pierre Fourcade, celle de François Pinault, celle de Jean-Jacques Aillagon et enfin, celle de l’Etat.

Mais, étrangement, deux responsabilités n’ont pas été évoquées par les médias : celle de Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la Culture, et celles de trois associations : Environnement 92, Action Environnement Boulogne-Billancourt (AEBB), et Val-de-Seine Vert. Ces dernières ont déposé des recours devant le tribunal administratif de Versailles et ont donc contribué au retard pris pour la construction du musée.

Voici comment les différentes responsabilités ont été traitées par les médias français.

- Jean-Pierre Fourcade a été l’objet de nombreuse attaques mais il a eu la possibilité de défendre sa position à plusieurs reprises.

- François Pinault a été vivement critiqué par Le Monde, Libération et Le Figaro.

En effet, Libération du 11 mai 2005, dans un article intitulé « Les pouvoirs publics utilisés comme écran de fumée », accuse l’homme d’affaires de vouloir créer « un écran de fumée » pour cacher la vrai raison de son retrait, qui selon Libération « pourrait être lié aux difficultés financières de son groupe, qui réduisent sa marge de manœuvre … En réalité, décidé à se retirer du jeu, Pinault semble avoir allumé un écran de fumée en dessinant l'image d'une France immobile, incapable d'accueillir un projet novateur. Et tant pis si cela revient à faire porter la responsabilité de l'échec au gouvernement… »

Le Monde, dans un article intitulé « Billancourt doit réinventer l'île Seguin sans Pinault » met aussi en doute la sincérité des raisons données par l’homme d’affaire : « Reste le soupçon que François Pinault se désiste parce qu'il est englué dans les affaires d' Executive Life aux Etats-Unis. »

- La responsabilité de l’ancien ministre de la Culture, Jean-Jacques Aillagon, est elle aussi mentionnée comme le montrent ces extraits :

Le Figaro du 11 mai 2005 « Fourcade estime les délais normaux » : « A propos des lenteurs administratives, Jean-Pierre Fourcade en rappelle une qui lui est restée visiblement en travers de la gorge. «Lorsqu'il était ministre de la Culture, Jean-Jacques Aillagon, aujourd'hui conseiller de François Pinault, a mis un an avant de donner l'autorisation de démolir l'usine Renault.»

Libération du 11 mai 2005 « La scène de l'art déçue et inquiète » : « Comment peut-on, comme monsieur Aillagon lorsqu'il était ministre de la Culture, parcourir le monde pour promouvoir l'exception culturelle française, puis négocier l'affaire avec le Palazzo Grassi ?».

- Les associations de défense de l’environnement, qui ont entraîné les retards administratifs, ont été mises hors de cause par les médias.

Ainsi, Libération dans un article du 10 mai 2005 écartait toute responsabilité de ces associations, estimant que le retard pris par le projet incombait surtout au maire de Boulogne qui a commis « une erreur en oubliant de leur signifier (aux associations) un délai ».

- La responsabilité de l’Etat a été mentionnée par Le Monde et Le Figaro comme le prouvent les extraits suivants :

Le Monde du 11 mai 2005 « Une triple défaite sans panache » : « Le monde culturel semble condamné au seul dialogue avec l'Etat, pour le meilleur et, surtout, pour le pire. ».

Le Figaro du 12 mai 2005 « Le songe d’un soir d’été » : « l'Etat est le maître des arts et des lettres et entend le rester. Il ne supporte, en matière de grandes réalisations artistiques, que le fait du prince qui est également son fait à lui. Rien ne l'insupporte davantage que de renoncer à sa boursouflure et à sa pompe, il déteste se remettre en cause, il préfère perdre plutôt que de se réformer. Tant et si bien que les oeuvres de M. Pinault sont comme les cerveaux : les voilà contraintes de s'expatrier et d'aller là où on les accueille, fuyant un pays qui ne fait rien pour les retenir. »

- Pour ce qui concerne Renaud Donnedieu de Vabres, pourtant principal représentant de l’Etat dans cette affaire, nous avons pu constater que sa responsabilité n’a pas été abordée dans les médias français. Ainsi même ceux qui ont été les plus virulents à l’encontre de l’Etat, comme Le Monde et Le Figaro, ont pris soin de ne pas citer le nom du ministre de la Culture.

Notons que seul un média étranger, La Libre Belgique, à présenté la responsabilité du ministre en exercice : « Dans cette affaire pourtant prévisible depuis des mois, le gouvernement est resté inactif et muet. Le ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres, a simplement proposé hier, à François Pinault, devant l'Assemblée nationale, d'exposer sa collection d'art contemporain au palais de Tokyo de manière temporaire. Une réponse dérisoire par rapport aux enjeux... »

Ainsi, on constate que lorsqu’un ministre comme M. Aillagon n’est plus en exercice, les médias français le fustigent allégrement.

Mais lorsque celui-ci exerce toujours ses fonctions, ceux-ci semblent le ménager.

Est-ce parce que l’ ensemble des médias audiovisuels, mais aussi la presse écrite, dépendent de la Direction de développement des médias (DDM), qui se trouve sous la responsabilité du ministère de la Culture ?

Pour informations la DDM s'occupe de la tutelle des entreprises de l’audiovisuel public ; des aides publiques destinées à la presse écrite et à son développement dans le multimédia ; de la réglementation en matière de liberté de la presse, de communication et de services en ligne ; du secrétariat de la Commission paritaire des publications et des agences de presse, du Fonds de soutien à l’expression radiophonique, du Fonds de modernisation de la presse.

Pour ce qui concerne les télévisions du service public, rappelons que Marc Teissier, président de France Télévisions qui souhaite être reconduit à ce poste cet été, n’a aucun intérêt à irriter son ministre de tutelle.

Il apparaît donc que les critères suivants de la méthode PHILTRE ont été violés par l'ensemble des médias français :

- Exhaustivité : omission d'éléments essentiels à l'intelligibilité de l'information présentée,

- Précision : exactitude de l'information,

- Liberté : liberté par rapport aux actionnaires du média.

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Ajout du 16 mai 2005.

Libération du 16 mai 2005 a, dans une interview de Renaud Donnedieu de Vabres, interpellé directement le ministre de la Culture sur sa responsabilité dans l’affaire Pinault :

Pourquoi n'avoir rien fait pour empêcher le fiasco de la fondation Pinault ?

RDDV : Je regrette évidemment la décision prise par François Pinault. Mais je n'étais pas censé être partenaire d'un projet totalement privé. Ma responsabilité sur ce dossier, c'est zéro, point. J'ai proposé que cette collection soit présentée au palais de Tokyo. J'attends la réponse de François Pinault.

A ce jour, Libération est le seul média français a avoir osé évoquer la responsabilité directe du ministre.

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