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Les médias français sont-il atteints du syndrome de Bogota ?

Mis en ligne le 14 mars 2005

Cela fait plus de trois ans qu’Ingrid Betancourt a été enlevée par les Farc, Forces armées révolutionnaire de Colombie.

Lors des commémorations du troisième anniversaire de son enlèvement, le 23 février 2005, la famille d’Ingrid Betancourt et les médias français ont reproché au gouvernement colombien de ne rien faire pour aider à sa libération et ont semblé étonnamment indulgents envers les Farc.

Rappelons tout de même que l’Union européenne a placé les Farc dans la liste des organisations terroristes, au même titre que le Hamas palestinien, l’ETA basque, le PKK kurde ou le Sentier Lumineux péruvien.

Dans l’histoire du terrorisme international et des enlèvements, le syndrome de Stockholm a été observé chez de nombreux otages qui se sont pris de sympathie pour leurs ravisseurs.

Ne serait-on pas en train d’assister, au sein de certains médias français, au syndrome de Bogota qui voudrait que des preneurs d’otages, assassins, trafiquants de drogues soient mieux considérés qu’un gouvernement légitime, élu démocratiquement ?

Voici quelques extraits de déclarations, de proches d’Ingrid Betancourt ou de membres des Farc, qui ont été publiées dans L’Humanité, La Croix ainsi que dans Le Figaro :

- Le mari d’Ingrid Betancourt sur le président colombien dans La Croix du 22 février 2005 : « Ce type est un menteur. Je sais qu’il ne fera rien pour les otages. Tant qu’il sera président, ils pourriront dans la jungle ».

- La mère d’Ingrid Betancourt dans L’Humanité du 23 février 2005: « Je n’attends plus rien du président Alvaro Uribe, c’est un homme insensible qui ne pense qu’à sa réélection ; il est dominé par les Américains et par les paramilitaires. »

- Le porte-parole des Farc, Raul Reyes dans Le Figaro du 28 février 2005 : « Les Farc insisteront toujours plus pour obtenir la signature de l’accord humanitaire »…Raul Reyes blâme aussi dans cet article « la totale absence de volonté politique du président colombien, Alvaro Uribe, partisan de la guerre totale contre les subversifs ».

Face à ces déclarations accusatrices à l’encontre du gouvernement colombien, aucune contradiction, n’est venue contrebalancer ces propos.

A la lecture de ces quotidiens, il ressort donc que seul le gouvernement colombien est responsable de l’échec de l’échange humanitaire qui aurait permis la libération d’Ingrid Betancourt.

Libération, Paris-Match et dans une moindre mesure Le Monde, ont, pour leur part, traité les différents points de vue, celui de la famille Betancourt mais aussi celui du gouvernement colombien.

Ainsi, Le Monde du 23 février 2005 donnait la parole à Eduardo Pizarro (auteur d’ Une démocratie assiégée aux éditions Norma) qui affirmait que la Colombie « est entrée dans une étape de résolution du conflit ».

Dans Libération du 23 février 2005, le ministre de la défense colombien déclarait : « Le gouvernement Uribe a montré sa disposition à négocier, à leur ouvrir les portes d’une intégration dans la vie politique ».

Le magazine Paris-Match du 24 février 2005 est le média français qui a couvert ce conflit de la façon la plus équilibrée car, après avoir donné de nombreuses fois la parole à la famille Betancourt, il a permis au vice-président colombien, Francisco Santos, d’exprimer son point de vue :

« Chaque initiative, chaque hommage ne fait qu’élever le prix, et compliquer davantage la sortie d’Ingrid…Les Farc recherchent un avantage militaire. Cela ne doit faire aucun doute dans l’esprit des citoyens français. L’échange tel que le conçoivent les Farc entraînera plus de cocaïne dans les rues de Paris, plus d’enlèvements et d’attentats terroristes dans celles de Colombie. Voilà le prix qu’elles exigent pour libérer leurs otages…N’oublions pas qu’ Ingrid est victime des Farc. Ce sont les Farc les bourreaux, pas le gouvernement colombien ».

L’ indulgence de certains médias français vis-à-vis des Farc et la culpabilisation du gouvernement colombien ne sont pas les seules incongruités repérées dans cette affaire. Elles s’accompagnent aussi de l’ utilisation inadéquate de certains termes pour qualifier les Farc. Ainsi, Le Monde et Le Figaro parlent de « guérilla », Libération et La Croix de « guérilla marxiste » laissant supposer qu’il pourrait s’agir d’un combat politique alors que les Farc sont une organisation terroriste, criminelle et mafieuse qui inonde de drogues l’Amérique du Nord et l’Europe.

A toutes fins utiles, rappelons que la Colombie est une démocratie, où l’opposition légale de gauche a récemment conquis la mairie de Bogota.

Notons enfin que Le Monde Diplomatique est le seul média qui soutient ouvertement les Farc, comme le prouvent les citations extraites de ces deux articles :

- Dangereuse escalade : « En entamant des conversations de paix, en 1999, le gouvernement pensait à tort les FARC - mais également l’Armée de libération nationale (ELN) - fatiguées et politiquement défaites. Il ne leur offrit rien de plus qu’une reddition « dans l’honneur », évacuant la dimension essentielle du conflit et de sa solution : la réforme sociale. »

- Les acteurs cachés du conflit colombien : « C’est pour cette raison que la capture et la rétention par les FARC, le 13 février 2003, de trois employés – rebaptisés « otages » par les médias – de California Microwave Systems, qui, dans le sud du pays, « réalisaient des opérations de renseignement », ont été peu médiatisées. »

Compte tenu du manque de précision dans la terminologie employée et du déséquilibre entre les espaces accordés au gouvernement colombien, aux Farc et aux proches d’Ingrid Betancourt, on peut légitimement se demander si les médias français n’ont pas été instrumentalisés en faveur des Farc, afin de faire pression sur le gouvernement colombien.

Sl la position des proches d’Ingrid Betancourt peut être expliquée par le désespoir, l’émotion et l’absence de perspective de libération, rien ne justifie que des médias renvoient dos à dos les Farc et le gouvernement colombien.

Il apparaît ainsi que de nombreux médias ont enfreint les critères suivants de la méthode PHILTRE :

- Précision : précision de la langue et de la terminologie utilisée

- Homogénéité : présentation équilibrée des avis divergents,

- Responsabilité : au nom d’une éthique de la vérité, le journaliste ne doit pas choisir de présenter une vérité unilatérale

De façon anecdotique, nous avons constaté que Le Figaro avait publié exactement le même article, mais sous deux titres différents : « Ingrid Betancourt, otage de la guérilla depuis 3 ans » le 23 février 2005 et : « La France se mobilise pour Ingrid Betancourt » le 24 février 2005.

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