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Mort de Rafic Hariri : la servilité des médias français passe avant la présomption d'innocence

Mis en ligne le 23 février 2005

Précisons avant tout que l’objet de cette analyse n’est pas de nier l’occupation syrienne du Liban ou de minimiser le soutien de la Syrie à une multitude d’organisations terroristes.

Toutefois, le respect de la présomption d’innocence dans les médias doit, selon la méthode PHILTRE de Media-Ratings, primer sur la précipitation et les accusations sans preuves.

Ceci vaut pour les affaires internationales, où des Etats peuvent être mis en cause. Cela vaut aussi pour les affaires privées où des personnes sont parfois accablées par la pression médiatique.

Hariri assassiné, la Syrie accusée

Le lundi 14 février 2005, l’ancien Premier ministre et homme d’affaires libanais, Rafic Hariri était assassiné dans un attentat qui a tué seize autres personnes et en a blessé 200.

Dès l’annonce de l’attentat, de nombreuses diplomaties occidentales et proche-orientales ont accusé la Syrie.

A ce jour, aucune enquête n’est venue confirmer la responsabilité de Damas dans cet attentat qui a été revendiqué sur la chaîne Al-Jazira par un groupe islamiste jusque là inconnu, « Soutien et Djihad en Syrie et au Liban ».

De son côté, le président syrien, Bachar al-Assad, a très vite dénoncé le « terrible acte criminel qui a coûté la vie à des citoyens libanais, notamment à l'ex-Premier ministre Rafic Hariri » (cité par lemonde.fr du 14 février 2005).

Malgré cela, l’ensemble des médias français a accusé la Syrie, sans prendre la moindre précaution.

Ainsi, dès le 15 février 2005, soit au lendemain de l’attentat, Libération affirmait que l’implication de la Syrie était évidente - « La dernière ligne rouge pour la Syrie » - tandis que Le Figaro du 17 février 2005 soulignait que « Les auteurs de l'attentat disposaient de moyens très sophistiqués » en ne laissant aucun doute sur les auteurs de l’attentat : « Qui a pu dans un tel contexte réussir à éliminer Hariri, si ce n'est une structure clandestine au service d'un Etat ? Et qui aurait intérêt à se débarrasser du fédérateur de l'opposition à Damas, si ce n'est les services syriens ou leurs affidés ? ». Notons que Le Figaro nous informe qu’il existe des avis divergents qui accordent « le bénéfice du doute à Damas » et d’autres qui renvoient vers la piste islamiste.

De leur côté, les médias audiovisuels français ont répercuté les accusations contre la Syrie de façon répétée. L’exemple le plus frappant a été donné par Jean-Pierre Elkabbach qui, en porte-parole zélé du Quai d’Orsay, a repris servilement la thèse dominante face à l’ambassadrice de Syrie en France lors d’une interview à charge diffusée sur Europe 1 le 16 février 2005.

Notons aussi l’apparition soudaine dans le paysage médiatique français du général Aoun, qui vit en exil en France depuis 1990, et qui était interdit d’activités politiques (et d’antenne ?) dans l’hexagone. Cette mise à l’écart était certainement due à la volonté de Paris de ne pas faire d’ombre à son protégé, Rafic Hariri et de ne pas inquiéter le gouvernement libanais pro-syrien. Toutefois, à la mort de ce dernier, le visage de M. Aoun est apparu sur les écrans français, notamment le 19 février 2005 sur France 2 dans l’émission « Tout le monde en parle » de Thierry Ardisson, et le lendemain sur Canal + dans « Le vrai journal » de Karl Zéro.

La Syrie pourtant habituée à plus d’égards en France

L’agressivité politique et médiatique envers la Syrie peut donc paraître étrange alors que cet Etat a été longtemps très bien traité par la diplomatie et les médias français.

Ainsi, avant la récente dégradation des relations franco-syriennes, le président français Jacques Chirac entretenait d’excellents rapports avec l’actuel président syrien, Bachar El Assad, ainsi qu’avec son père décédé en juin 2000, Hafez El Assad. Ce dernier était pourtant responsable de la mort de 54 soldats français (attentat du Drakkar, Beyrouth 1983) et de l’ ambassadeur de France Louis Delamare (Beyrouth, 1981). Notons que Jacques Chirac avait été le seul chef d’Etat occidental à se rendre aux obsèques du président El Assad. Toutefois, cela n’avait pas heurté les bonnes consciences médiatiques françaises, qui pour plaire aux pouvoirs politiques français et syriens, reprenaient les thèses et la phraséologie syriennes avec docilité.

Durant cette longue période d’entente entre Jacques Chirac et la famille El Assad, un des cas les plus flagrant de servilité sémantique des médias français fut l’utilisation de l’euphémisme de « présence syrienne » pour évoquer « l’occupation syrienne du Liban ».

De même, Rafic Hariri collaborait parfaitement avec l’occupant syrien et ne s’en cachait nullement. Il a ainsi participé à l’organisation de la conférence de Taëf de 1989 qui a officialisé le protectorat syrien sur le Liban avant de devenir Premier ministre entre 1992 et 1998 et entre 2000 et 2004 alors que le Liban était sous totale domination syrienne.

Toutefois, les relations entre M. Hariri et la famille El Assad se sont dégradées lorsque la Syrie a fait avaliser en septembre 2004, par le parlement libanais qu’elle contrôle, la prolongation de trois ans du mandat du président libanais pro-syrien, Emile Lahoud.

Rafic Hariri a alors démissionné de son poste de Premier ministre en octobre 2004 tandis que la France s’est jointe aux Etats-Unis pour exiger le départ des troupes syriennes du Liban au travers de la résolution 1559 de l’ONU.

Il apparaît donc que jusqu’à l’automne 2004, c’est-à-dire au moment où la Syrie a décidé de prolonger le mandat présidentiel de Lahoud et donc empêché Rafic Hariri de devenir président du Liban* , ce dernier s’accommodait de « la présence syrienne au Liban ». Jacques Chirac aussi. Tout comme nombre de ceux qui manifestent bruyamment à Beyrouth actuellement.

Rafic Hariri était proche des Syriens

La proximité qui existait entre M. Rafic Hariri et le pouvoir syrien est un élément que les médias français omettent souvent de rappeler. Le Monde du 16 février 2005 a toutefois été le plus explicite sur les liens entre le gouvernement syrien et M. Hariri. Dans un article intitulé « Entrepreneur fortuné, M. Hariri avait mené, sous l'œil de Damas, la reconstruction du pays ». On pouvait y lire : « Durant ces quatre ans, Rafic Hariri et Emile Lahoud, président de la République, se livrent en permanence une guerre à fleurets à peine mouchetés, bien qu'ils doivent tous deux à la Syrie de les avoir fait rois. »

De son côté, Le Figaro rappelle dans un article du 15 février 2005 intitulé « Le milliardaire équilibriste aux allégeances multiples » ce point très éclairant du parcours politique de M. Hariri : « En 1988, sa vraie entrée en politique coïncide avec une violente campagne médiatique téléguidée, semble-t-il, par la Syrie. Même au faîte de sa puissance, il reste un obligé du président Assad. (…)En 1998, le «protecteur» fait élire à la présidence de la République son plus fidèle ennemi, le général Emile Lahoud. »

Les propos tenus par les autorités syriennes lorsqu’elles cherchaient à se disculper n’ont pas eu beaucoup d’écho en France. Ainsi, il n‘y a eu aucune reprise de la dépêche de l’Associated Press qui rapportait les propos tenus le 15 février 2005 sur la chaîne CNN par l’ambassadeur syrien aux Etats-Unis, Imad Moustapha : « Nous nous opposons à quiconque dirait que Rafic Hariri était un opposant à la Syrie. En fait, il était le contraire ».

De plus, dans la dernière interview de M. Hariri, accordée à la chaîne satellitaire « Al-Arabya » du 15 décembre 2004 et trouvée sur le site officiel de Rafic Hariri, ses propos étaient plutôt conciliants vis-à-vis de la Syrie. Il y évoquait les défis que la Syrie et le Liban devraient affronter ensemble, de manière solidaire et unitaire avant d’affirmer que la Syrie était son second pays.

Il apparaît donc que sur tous ces sujets – attentat de Beyrouth, relation entre Hariri et la Syrie, rôle de Jacques Chirac - la quasi-totalité des médias français a donc enfreint les critères suivants de la méthode PHILTRE :

- Précision : exactitude et contextualisation de l’information,

- Homogénéité : présentation équilibrée des avis divergents,

- Indépendance : par rapport aux sources gouvernementales françaises,

- Responsabilité : au nom d’une éthique de la vérité, le journaliste ne doit pas choisir de présenter une vérité unilatérale.

* Dans le cadre constitutionnel actuel, Rafic Hariri n’aurait pas pu devenir Président du Liban. En effet, la Constitution libanaise prévoit que le Président de la République est chrétien, le Premier ministre musulman sunnite, et le Président du parlement musulman chiite. On aurait pu alors assister à une modification constitutionnelle pour permettre à Rafic Hariri d’accéder au poste de Président, mais cela semble peu probable. En revanche, il n’aurait pas été difficile pour M. Hariri de trouver un Président chrétien avec lequel il se serait entendu.

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Notons, sur un tout autre plan, que l’ensemble des médias français a rappelé les liens d’amitiés qui unissaient MM. Chirac et Hariri. Le couple Chirac s’est rendu à Beyrouth dans la journée du 16 février 2005 en visite privée comme l’a rappelé une dépêche de l'AFP reprise dans un article de Libération du 17 février 2005 : « Chirac a voulu garder un caractère privé à son déplacement et, hormis avec la famille, il n'y a eu aucun autre contact».

Au même moment, une polémique faisait rage à Paris concernant le loyer de l’appartement de 600 mètres carrés que M. Hervé Gaymard et sa famille occupaient.

Puisque l’heure est au contrôle des dépenses publiques, on peut s’étonner que les médias français ne se soient pas intéressés au coût du voyage strictement privé du couple Chirac à Beyrouth ?

A moins que cette dépense n’ait été remboursée à l’Etat par M. et Mme Chirac ?

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