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Côte d’Ivoire : les médias français repêchés par Canal Plus et L’Humanité

Mis en ligne le 3 décembre 2004

L’armée française a reconnu ce mardi 30 novembre 2004 avoir tué « une vingtaine » d’Ivoiriens lors des affrontements qui se sont déroulés en Côte d’Ivoire entre les 6 et 9 novembre 2004. De son côté, Abidjan fait état de 57 tués.

Cet aveu a été effectué sous la pression de la diffusion imminente d’images accablantes pour les autorités françaises, le soir même, à 21 heures, sur Canal Plus dans le cadre de son émission « 90 minutes ».

En ce qui nous concerne, nous avions été alertés par certains internautes sur les exactions commises par l’armée française. Toutefois, n’ayant aucun correspondant sur place sur lequel nous appuyer avec certitude, nous avions choisi de poursuivre notre enquête avant de publier.

Tel n’est pas le cas de nombreux médias français qui, disposant d’envoyés spéciaux ou de correspondants, n’ont pas informé le public de ce qui se passait réellement en Côte d’Ivoire.

En parcourant les quotidiens nationaux publiés depuis le début de la crise ivoirienne, nous nous sommes en revanche aperçus que les déclarations de ceux qui affirmaient avoir vu l’armée française tuer des Ivoiriens ont été décrédibilisées, quand elles n’ont pas été totalement occultées.

Maintenant que ces faits sont avérés, nos médias sont plutôt discrets. En sens inverse, lorsque nos soldats ont été tués lors du raid de l’armée ivoirienne, ces événements avaient été largement couverts par l’ensemble des médias français.

De la même façon, et à juste titre, lorsque des militaires américains ont infligé de mauvais traitements aux prisonniers irakiens de la prison d’Abou Ghraib, nos médias ont relaté ces exactions avec empressement et, pour l’un d’entre eux, avec une certaine affabulation : La Croix bidonne-t-elle en Irak ?.

Le cas le plus flagrant d’occultation volontaire des événements ivoiriens, ou de minimisation des événements est celui du Monde du 2 décembre 2004 qui relègue en page 4 cette information : « Paris reconnaît qu’une « vingtaine » d’Ivoiriens ont été tués par l’armée française début novembre», alors que la une du jour est consacrée à : « Castro libère Rivero, le plus célèbre dissident cubain ».

Ajoutons que le papier qui informe les lecteurs du Monde sur les Ivoiriens morts est présenté de façon symétrique à un autre article qui concerne aussi l’Afrique (même taille et même emplacement dans le journal) consacré à « La fin de l’ère Chissano au Mozambique ».

La hiérarchie de l’information a-t-elle été ici bien respectée par Le Monde ?

Est-ce un choix éditorial équilibré ?

De son côté, et malgré les déclarations du gouvernement français, Le Figaro du 1er décembre 2004 continue à mettre en doute les images d’un documentaire ivoirien réalisé à partir d’une compilation d'images de la Radio Télévision Ivoirienne (RTI) et mettant en cause l’armée française. Cet article titré « Polémique entre Paris et Abidjan sur le bilan des affrontements » qualifie les images de ce documentaire de « douteuses » sans même évoquer la réalité des morts ivoiriens.

Plus généralement, le traitement des informations qui émanent des sources ivoiriennes nous semble partial et bien souvent teinté de suspicion. Ceci peut cependant parfois se comprendre, tant certaines des accusations qui ont été portées contre l’armée françaises ont pu paraître outrancières.

On notera que cette prise de distance avec les déclarations de belligérants n’a pas été observée dans d’autres zones de conflit. Ceci est particulièrement vrai pour le traitement des déclarations des Irakiens opposés à l’armée américaine ; l’article qui a donné naissance à La Croix bidonne-t-elle en Irak ? en étant probablement un des plus beaux exemples.

Dans le cas de la crise ivoirienne, il semble donc bien que le traitement de l'information est très différent en fonction de la partie qui s’exprime. Si la source est française, l’information est répercutée assez fidèlement. Si l’information vient du camp ivoirien, elle est souvent qualifiée de propagande dont l’ultime but serait d’alimenter le sentiment anti français.

Toutefois, Libération reconnaissait, dès le 26 novembre 2004, en se basant sur le documentaire de Canal Plus que « … cela ne fait guère de doute : début novembre, en Côte-d'Ivoire, des militaires français ont tiré et tué des partisans du président Gbagbo. ».

La Croix convient même, dans son édition du 2 décembre 2004, avoir recueilli des témoignages à Abidjan qui « …mettent en cause la responsabilité de soldats français de l’opération Licorne dans la mort de nombreux civils non armés. ».

Mais pourquoi La Croix n’a pas évoqué ces témoignages avant le 2 décembre 2004 ?

Enfin, L’Humanité, a été le seul quotidien à mettre en cause la responsabilité de l’armée française dans la mort d’ivoiriens et à dénoncer le silence du gouvernement français. Ainsi, dès sa première page, L’Humanité du 2 décembre 2004 questionne « L’Omerta va-t-elle cesser ? » avant de renvoyer ses lecteurs à un article titré « La loi du silence mise à mal » dans lequel la parole est donnée à des Ivoiriens sans que leurs propos soient automatiquement décrédibilisés.

On constate donc que Canal Plus a assuré son rôle de véritable contre-pouvoir et a révélé des informations qui seraient peut-être restées des rumeurs si la chaîne n’avait pas eu le courage de s’opposer à la version officielle.

Canal Plus a donc respecté tous les critères de le méthode PHILTRE tandis que de nombreux médias français ont enfreint les suivants : Précision (exactitude et contextualisation de l’information), Homogénéité (présentation équilibrée des avis divergents), Indépendance (par rapport au sources gouvernementales françaises, le journaliste analyse-t-il les informations de sa source ?), Liberté (liberté des journalistes de publier ce qu’ils souhaitent sans entraves dans le média), Transparence (autocritique), Responsabilité (au nom d’une éthique de la vérité, le journaliste ne doit pas choisir de présenter une vérité unilatérale), Exhaustivité (hiérarchisation de l’information, non recours à l’occultation volontaire de certaines informations).

Enfin, notons que le 1er décembre 2004, le Courrier d’Abidjan révèle, dans un article au titre évocateur « De nouvelles preuves crucifient l’armée française », l’existence de documents informatiques apportant des éléments supplémentaires sur les événements de Côte d’Ivoire et mettant en cause très gravement le gouvernement français.

Nos médias vont-ils analyser, et éventuellement, relayer ces informations ?

Vont-ils les qualifier de propagande ivoirienne ?

Nous continuerons à observer attentivement l’information sur la Côte d’Ivoire afin de repérer les éventuels dysfonctionnements médiatiques.

A l’heure ou nous écrivons ces lignes (vendredi 3 décembre 2004), aucun média français n’a évoqué les informations du Courrier d’Abidjan.

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