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Télérama, la presse américaine et l'Irak

Les médias américains ont fait «Un an de désinformation massive», titre en gros Télérama à la veille du premier anniversaire de l’invasion de l’Irak ( 10 mars 2004). L'information développée est conforme à cette annonce fracassante, et on ne peut pas reprocher au magazine culturel d’avoir fauté sur ce plan (le H du «PHILTRE» est en partie respecté). L’article de trois pages manque en revanche d’exhaustivité et son unilatéralisme est outrancier.

«Bill O’Reilly, l’aboyeur de Fox News Channel […] a présenté ses excuses aux téléspectateurs pour les avoir induit en erreur» se félicite l’enquêteur de Télérama. Or l’accusation manque de précision: les propos du journaliste cités dans le papier laissent apparaître des regrets ( «J’avais tort») mais pas le sentiment d’avoir trompé son audience. Le terme «aboyeur» traduit aussi un manque de sérénité et de neutralité du rédacteur français.

Des rédactions plus respectées, comme celle du Washington Post, de CNN, de Time, sont également accusées de ne pas avoir vérifié les faits fournis par le gouvernement Bush. Télérama se moque aussi du New York Times, dont une des journalistes couvrant le Moyen Orient a excessivement eu recours à la source Ahmed Chalabi sur la question des armes de destruction massive. «Bravo pour la critique… mais on attend le mea culpa» ajoute l’hebdomadaire français. Ses récriminations peuvent être justifiées, mais elles sont d’abord excessives et simplistes. Télérama base ses accusations sur des dénonciations déjà parues dans des journaux américains très en vue, comme la Columbia Journalism Review et la New York Review of Books. Or certains ont critiqué leurs confrères dans les semaines qui ont suivi l’invasion, sans attendre une année contrairement aux affirmations de leur confrère français.

Télérama désinforme également les lecteurs français en se gardant de préciser que des journaux grand public - en particulier le plus influent, The New York Times – ont aussi publié des articles opposés à la guerre en Irak. Ils ont critiqué la politique de Bush dès le début, même si la plupart des éditorialistes l'ont soutenu. L’hebdomadaire français ne souligne pas, non plus, que les journaux cités comme sources de l’enquête n’ont souvent pas d’équivalents en France, avec leur capacité de soulever des erreurs factuelles de leurs confrères et l’honnêteté de dépasser les complaisances corporatistes.

L’article de Télérama se devait également de contrebalancer sa charge en rappelant les accusations de complaisance, faites à la presse française par Alain Hertoghe, par exemple. Ce journaliste a été licencié de La Croix, fin 2003, pour avoir publié l’essai La guerre à outrances, comment la presse nous a désinformés sur l'Irak, une démonstration partielle et argumentée sur les mensonges d’une partie de la presse française, dans la couverture de la guerre en Irak.

Il existe des grands journaux américains qui ouvrent leurs colonnes à ce type d’autocritiques, tandis que la corporation les tait en France.

Télérama commet la faute de ne pas établir de distinction claire entre les fautes dues aux médias ou celles attribuables à un gouvernement manipulant les médias. Du coup, la démonstration tourne plus au procès politique qu’à une discussion sur des mauvaises pratiques journalistiques, comme annoncé dans le sous titre de l’enquête : «Les médias américains et l’Irak». Il ne reconnaît pas, non plus, la différence entre les informations fournies par un édito (les opinions sont libres) et un reportage (les faits sont sacrés). Il reproche pourtant au journalisme américain de ne pas respecter «la séparation scrupuleuse entre les faits et l’opinion, dont [il] s’enorgueillit».

L’article manque également de rigueur dans le recueil de faits. Son paragraphe introductif est une histoire «racontée par Eddie, un sans-abri de la 4e Rue de Manhattan». Il s’agit d’une de ces milliers de blagues au sujet de Bush et Ben Laden, diffusées par le bouche-à-oreille ou via Internet depuis le 11 septembre. Cet «Eddie» n’a pas de nom de famille, et ne sert qu’à apporter une saveur de reportage de terrain à un article surtout basé sur des informations déjà publiées dans la presse américaine. Le recours à un «sans abris» qui ne semble pas être un observateur des médias n’est qu’un artifice pour familiariser le lecteur avec un stéréotype.

Il arrive pourtant que Télérama publie des articles mieux sourcés et plus équilibrés sur des medias étrangers. Son enquête sur le sensationnalisme de la presse britannique, sur fond de famille royale, proposé peu après (26 avril 2004), en est un bon exemple.

En somme, il semble que les fautes relevées dans «Un an de désinformation massive [dans les médias américains]» montre davantage les pratiques à corriger dans la presse française.

Article réalisé en collaboration avec Jean-Pierre Tailleur, auteur de l'excellent Bévues de presse.

Le média mis en cause n'a pas réagi à notre article.

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